AFP/ALEX WONG
Un manifestant devant le Sénat américain, vendredi 6 juin à Washington, tient une pancarte qui montre l'augmentation du prix de l'essence sous l'administration Bush.
WASHINGTON CORRESPONDANTE
Alors que le prix de l'essence a fortement augmenté, les Américains ne semblent pas prêts à payer plus pour limiter la dégradation de l'environnement. Telle est la conclusion qui ressort du débat qui a eu lieu cette semaine au Sénat sur l'énergie et le changement climatique. Le Sénat était saisi pour la première fois depuis 2003 de la question, mais l'examen du texte dit "sur la sécurité climatique" a tourné court, vendredi 6 juin, après une manoeuvre d'obstruction des républicains. Le président George Bush, qui est opposé à un objectif contraignant de limitation des émissions, avait de toute façon menacé de mettre son veto.
Une "révolution énergétique mondiale" est nécessaire si l'on souhaite diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050, estime l'Agence internationale de l'énergie (AIE) dans un rapport rendu public vendredi 6 juin. Visant à limiter le réchauffement de la planète à 2,4 ºC, cet objectif, appuyé par les ministres de l'environnement du G8, suppose de mobiliser à cette fin 1 % du PIB mondial chaque année - soit au total 45 000 milliards de dollars (28 850 milliards d'euros).
Le scénario le plus ambitieux de l'AIE prévoit la construction de 32 réacteurs nucléaires et de 17 500 éoliennes chaque année au cours des quatre prochaines décennies. Si les gouvernements restent inactifs, les émissions de CO2 bondiront de 130 % d'ici au milieu du siècle, tandis que la demande de pétrole augmentera de 70 %, soit l'équivalent de cinq fois la production actuelle de l'Arabie saoudite. Une voie jugée "non durable" par l'AIE, qui plaide pour une augmentation drastique des investissements dans le secteur énergétique.
Ce texte prévoyait une réduction des émissions de CO2 et la création d'un marché des droits à polluer. Il visait à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 19 % d'ici à 2020 et de 71 % avant 2050 (une réduction importante mais insuffisante aux yeux des scientifiques). Les entreprises et compagnies énergétiques auraient été obligées d'acheter des permis de polluer - et de répercuter ces frais sur le consommateur. D'ici à 2050, la vente des permis pourrait rapporter 6 000 milliards de dollars au gouvernement, qui en réinvestirait une partie en encouragements aux énergies renouvelables.
Le projet avait été introduit par le sénateur John Warner - un des barons républicains, converti il y a quelques mois seulement à la nécessité de limiter les émissions -, par la démocrate Barbara Boxer, élue de Californie, et par le sénateur indépendant Joe Lieberman, qui, avec son ami John McCain, avait été le coauteur du texte de 2003 portant sur la même thématique. M. Lieberman a assuré que M. McCain soutenait toujours l'idée d'un marché des droits à polluer, mais le candidat républicain à l'élection présidentielle a préféré ne pas être présent lors du vote, d'autant que le sujet divise son parti. Il a regretté que le dispositif ne prévoie rien pour encourager l'énergie nucléaire.
La discussion a été entrecoupée de querelles subalternes. Pour protester contre le fait que les démocrates bloquent la confirmation de juges nommés par le président Bush, les républicains ont exigé la lecture des 492 pages du projet, ce qui a pris dix heures. Sur le fond, leur argument a été principalement économique, et le projet a vite été rebaptisé "l'impôt climat". "A un moment où les Américains peinent à payer leurs factures, la majorité propose un texte qui rend ces prix encore plus élevés", a critiqué Mitch McConnell, sénateur du Kentucky.
L'Agence gouvernementale pour la protection de l'environnement (EPA) avait estimé que si le projet de loi était adopté, la croissance du produit intérieur brut (PIB) d'ici à 2050 serait inférieure de 7 % à ce qu'elle serait sans lui. L'Association nationale des industries manufacturières a, de son côté, calculé que les consommateurs perdraient 7 000 dollars par an d'ici à 2030.
Les démocrates se sont rapidement aperçus qu'ils n'avaient pas le dessus. "Réduire le prix de l'essence devrait être notre priorité", a lancé le sénateur républicain du Texas, Jon Cornyn. Les leaders démocrates ont alors écourté les procédures et demandé un vote, mais celui-ci n'a pas permis de briser l'obstruction des républicains (il a manqué 12 voix). Le projet de loi a été remis à plus tard, vraisemblablement après l'élection d'un nouveau Congrès en novembre. "Quand les données économiques ont été connues, la réalité a fini par arriver jusqu'au Sénat", a commenté James Inhofe, sénateur républicain de l'Oklahoma, qui n'est pas persuadé de la responsabilité de l'homme dans le réchauffement de la planète.
Le texte a aussi embarrassé une dizaine de démocrates, originaires d'Etats miniers ou manufacturiers, qui ont indiqué ne pas pouvoir le voter. Outre M. McCain, ni Hillary Clinton, occupée à préparer ses adieux prévus samedi 7 juin, ni Barack Obama, retourné pour trois jours à Chicago, n'ont jugé bon de se déplacer pour contrer l'obstruction des républicains. La Chambre des représentants n'a pas encore rédigé de texte comparable. Mais elle a prévu d'examiner l'idée d'une taxe sur le carbone dans quelques semaines.
Corine Lesnes