La découverte dans l'Aude de deux arbres contaminés par le parasite relance l'hypothèse d'un canal entièrement privé de ses platanes - ici, le canal du Midi.
D.R.
Les platanes du canal du Midi sont-ils condamnés ? Un champignon s'attaque aux arbres centenaires qui bordent les rives de ce monument historique, classé au Patrimoine mondial par l'Unesco : le chancre coloré du platane (Ceratocystis fimbriata forme platani) est désormais considéré en France comme un problème national.
Pour la deuxième année consécutive, les tronçonneuses sont entrées en action. D'ici à la fin de l'année, il ne restera plus aucun platane debout sur le canal du Midi entre l'écluse de Villedubert et l'écluse dite de "l'Evêque", à mi-distance de Trèbes et Carcassonne (Aude). Sur 800 mètres de long, le bief aura perdu l'intégralité de sa majestueuse voûte arborée. L'hiver 2006, les 84 arbres de la rive droite avaient déjà été abattus. Le chantier, qui mobilise d'importants moyens, a repris début novembre sur la rive gauche. Le vent d'autan, violent et fréquent dans la région, perturbe les travaux.
"Nous avons été contraints d'arrêter le chantier à plusieurs reprises pour limiter les risques de dissémination aérienne", raconte Daniel Marty, gérant de l'entreprise chargée des travaux. Un luxe de précautions inhabituelles encadre ce chantier hors normes. Le canal a été vidé, des bâches plastiques sont tendues sur le sol pour récupérer la sciure, des tonnes de bois sont incinérées sur place dans une fosse creusée pour la circonstance.
Le chantier de Villedubert est l'équivalent arboricole des grands charniers de bétail ou de volailles qui ont tant frappé l'opinion lors des flambées d'épizooties animales (grippe aviaire, vache folle, etc.). C'est la découverte, au cours du printemps 2006, d'un champignon microscopique qui a suscité ce "massacre" programmé. Ce parasite, qui a vraisemblablement débarqué en Europe dans le bois de caisses de l'armée américaine lors de la seconde guerre mondiale, a déjà tué 40 000 platanes dans le sud-est de la France et 100 000 en Italie. Identifié aux Etats-Unis en 1929, il sévit aussi désormais en Grèce et en Suisse.
Il n'existe aucun traitement connu contre cette maladie, qui s'attaque uniquement aux platanes. Le parasite, qui ronge les fibres ligneuses de l'arbre, est capable de tuer un spécimen centenaire en quelques années seulement. L'abattage est l'unique solution préconisée pour tenter d'enrayer la progression du champignon. Cette mesure radicale est étendue aux voisins de l'arbre contaminé, car le parasite se propage notamment par les racines qui s'entremêlent sous terre, voire se "greffent" naturellement, jusqu'à former un seul système racinaire pour plusieurs arbres. A Villedubert, seulement vingt pieds étaient reconnus infectés.
Pour justifier la destruction préventive de tous les platanes du bief, Voies navigables de France (VNF), l'établissement public gestionnaire du canal, met en avant les difficultés à repérer visuellement les arbres contaminés. Sur les 84 abattus en 2006, 31 se sont révélés a posteriori porteurs de traces du chancre, relève Emilie Collet, la jeune chargée de mission environnement de VNF, qui supervise le chantier.
Les sévères mesures de prophylaxie prises le long du canal du Midi tranchent avec le laxisme qui a permis pendant des années au champignon de proliférer. Formellement identifié en 1974 à Marseille, le parasite infeste officiellement aujourd'hui 125 communes, réparties sur 16 départements et 4 régions (PACA, Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées), et deux cas isolés ont été signalés en Corse et dans le Lot-et-Garonne.
Les arrêtés préfectoraux pris dans les départements concernés n'ont pas suffi à juguler l'épidémie. Les mesures de précaution édictées par les préfets, demandant aux entreprises publiques ou privées qui interviennent sur les platanes de stériliser leurs outils, sont connues et guère suivies d'effet. Le ministère de l'agriculture s'est attelé à la rédaction d'un arrêté ministériel, annoncé pour la fin de l'année, qui entend généraliser les pratiques drastiques mises en oeuvre à Villedubert.
L'apparition du champignon sur le canal du Midi "a accéléré la prise de conscience de la portée de cette maladie", reconnaît le ministre de l'agriculture, Michel Barnier.
Réunis à Toulouse, le 10 octobre, à l'occasion d'un colloque national consacré à la lutte contre le chancre coloré du platane, les professionnels de l'élagage ont majoritairement reporté la responsabilité de la propagation du parasite sur les entreprises de BTP. Il suffit, en effet, d'un coup de pelle mécanique involontaire sur un arbre contaminé pour disséminer les spores du champignon.
C'est l'hypothèse généralement admise pour expliquer l'arrivée du chancre sur les bords du canal du Midi. Avant même sa détection officielle en 2006, deux foyers d'arbres contaminés avaient été repérés en 2005 le long des routes qui bordent l'ouvrage, à Capestang (Hérault) et Sorèze (Tarn).
Alerté sur ce dernier cas, André Vigouroux, chercheur à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) de Montpellier, avait aussitôt tiré la sonnette d'alarme. Pour ce spécialiste, qui a consacré l'essentiel de ses recherches à la mise au point d'une variété résistante au chancre, le danger vient aussi de l'eau, qui peut véhiculer les spores du champignon.
Or le platane contaminé à Sorèze se trouvait à proximité de la rigole creusée au XVIIe siècle par Pierre-Paul Riquet (1609-1680) pour alimenter le canal avec les eaux captées dans la montagne Noire. André Vigouroux, qui a vu dépérir un à un la plupart des platanes plantés le long des petits cours d'eau dans le Vaucluse (les Sorgues), se montre pessimiste sur l'avenir des 40 000 pieds plantés le long du canal du Midi. "Je veux croire à l'efficacité du travail d'éradication entrepris à Villedubert, énergique et très bien mené. Mais je suis surtout impatient de connaître les résultats d'une nouvelle prospection menée en aval de ce foyer principal", explique le scientifique.
L'administration du canal a entrepris de contrôler visuellement, un à un, les arbres du canal, de Sète à Toulouse. L'inspection a continué en 2007 le long du canal latéral, qui longe la Garonne jusqu'à Bordeaux.
A VNF, on se veut rassurants. Sur les arbres inspectés, seuls deux cas de maladie ont été relevés à Marseillette, à quelques kilomètres seulement en aval du foyer de Villedubert. Les deux arbres malades ont immédiatement été abattus, ainsi que quatre autres de part et d'autre des sujets contaminés.
Mais la récente découverte de deux nouveaux cas suspects à Homps (Aude) relance l'hypothèse d'un canal entièrement rasé de ses platanes. Accouru sur place, André Vigouroux a formellement identifié le chancre. Ce diagnostic doit encore être confirmé par des tests en laboratoire, mais le spécialiste préconise un abattage d'urgence.
La course de vitesse entre le champignon et les tronçonneuses n'est pas finie dans le Midi.