"Nous avons tous un rôle à jouer"
Lester Brown, président fondateur de l’Earth Policy Institute de Washington aux Etats-Unis.
Lester Russell Brown.
Lester Brown
Photo : DR
Qui est Lester Brown?
Le Washington Post l’a appelé "l’un des penseurs les plus influents du monde ». Lester Russell Brown (né en 1934) est un analyste environnemental qui a écrit plusieurs ouvrages sur les enjeux écologiques dont « Le Plan B. Pour un pacte écologique mondial», paru en France le 7 novembre aux éditions Calmann-Lévy.
Il est le fondateur du Worldwatch Institute et président fondateur de l’Earth Policy Institute, une organisation à but non-lucratif créée en mai 2001 pour proposer aux politiques une feuille de route pour atteindre une économie durable du point de vue environnemental.
Le Plan B, pour un pacte écologique mondial
Lester Brown
Traduction : Pierre-Yves Langaretti
415 pages, 20 euros
Le prix du baril de brut s’approche des 100 dollars, pensez-vous que nous soyons à un tournant ?
Oui, et cela dépend de plusieurs facteurs. Premièrement, la possibilité que le pic de la production mondiale de pétrole ait été touché l’année dernière, selon des récentes analyses. Si c’est le cas, cela signifie que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est bien différent de celui que nous avons toujours connu où la production de pétrole augmentait constamment. Cela crée une situation inédite car désormais, pour qu’un pays puisse avoir plus de pétrole, un autre doit en avoir moins. Ce phénomène s’accompagne des conséquences indirectes de la production d’agrocarburants sur le prix des denrées alimentaires : l’effort des Etats-Unis dpour réduire son insécurité énergétique mène à une insécurité alimentaire globale sur une échelle qui sera encore pire l’année prochaine. Troisièmement, nous avons le changement climatique. Nous avons ainsi un ensemble de menaces très fortes sur notre civilisation. Si nous ne parviendrons pas à y répondre de manière efficace, notre civilisation sera en danger. Notre civilisation est aujourd’hui globale, par conséquent, soit nous réussirons tous ensemble, soit nous échouerons et nous nous effondrons ensemble.
Pouvez-vous confirmer que le pic de la production mondiale de pétrole a été atteint en 2006 ?
Nous pouvons affirmer que pendant les premiers neufs mois de 2007, la production mondiale de pétrole est inférieure à celle de 2006, d’environ 300 000 barils ce qui peut paraître faible par rapport aux 85 millions totals. Mais le plus gros producteur mondial, l’Arabie Saoudite, a vu sa production se réduire de 6% l’année dernière. Si l’Arabie Saoudite a atteint le pic et est maintenant sur une trajextoire déscendante, une majorité des autres pays producteurs sont dans la même situation. Il existe encore des pays comme la Russie où la production croit, mais il est désormais difficile de soutenir une croissance dans la production mondiale car, depuis deux décennies, aucun champ pétrolifère majeur n’a été découvert. Nous sommes donc en face d’un pic probable de la production en 2006, même si cela reste incertain.
Quelles sont les conséquences de la production d’agrocarburants sur la sécurité alimentaire mondiale ?
Les premières augmentations du prix du pétrole dans les années 1970 ont fait surgir aux Etats-Unis l’idée d’utiliser le surplus de la production agricole pour fabriquer du carburant, de l’éthanol, notamment. Aujourd’hui, nous n’avons pas un excédent de production, mais nous avons une industrie de l’éthanol qui croit à pas de géant. Depuis l’ouragan Katrina, qui fit monter le prix du gazole à 3$ le gallon, il y a eu des investissements fous dans l’industrie de l’éthanol. Par conséquent, les distilleries d’éthanol utilisent aujourd’hui près de 20% de la production céréalière américaine, et ce pourcentage va s’approcher à 30% l’année prochaine. A travers le monde, le prix de biens tels le blé, le mais, le riz et le sojà montent et avec eux celle de la base de notre alimentation : la pain, les pâtes, la tortilla au Mexique et la bière. Au même temps que nous avons développé la capacité de transformer les céréales en carburant, leur prix suit le cours du baril de pétrole. Nous avions une économie alimentaire et une économie énergétique séparées. Elles commencent désormais à fusionner: le prix des denrées alimentaires continuera d’augmenter à moins que quelqu’un n’intervienne et jusqu’à maintenant, personne ne l’a fait. Nous sommes face à une compétition croissante entre les 840 millions de personnes qui conduisent une automobile et les deux milliards de personnes les plus pauvres dans le monde sont en compétition pour les mêmes biens. J’ai calculé que le revenu moyen d’un propriétaire d’automobile dans le monde est de 30 000 $, alors que celui des 2 milliards de pauvres est sous les 3 000 $. Il est facile de voir qui va gagner si on laisse la régulation au marché.
A tout cela on ajoute la changement climatique…
Plusieurs rapports qui ont été publiés à la fin de l’été sont alarmants. Début septembre, les glaciers de Groenland fondaient à un rythme sans précédent. Si nous ne bougeons pas vite, le niveau des océans pourrait s’élever de sept mètres : la plupart des ville cotières seraient en partie inondées. On est face à des phénomènes qu’on n’a jamais observé auparavant. Les experts affirment que il faut travailler dans le but de contenir la hausse des temperatures dans les 2° d’ici à la fin du siècle ou sinon nous serons confrontés à un changement climatique dangereux. Quand nous voyons ce qu’il se passe aux températures actuelles, je pense que nous sommes déjà cenfrontés ce danger. Nous sommes dans un moment de notre histoire où il faut se mobiliser : les recherches que nous avons effectué nous amènent à penser qu’il faut réduire nos émissions en CO2 de 80% d’ici à 2020 et non d’ici à 2050 comme le soutiennent d’autres chercheurs.
Quelle sorte de mobilisation entendez-vous ?
Un énorme effort doit être porté sur l’efficacité énergétique des bâtiments et sur développement des énergies renouvelables, tout particulièrement sur l’énergie éolienne. Il faut restructurer la fiscalité en baissant les taxes sur le revenu et en créant une taxe carbone. Au final, nous payerons le même, mais les entreprises seront encouragées à investir dans des secteurs moins polluants.
Nous devons nous attaquer à la pauvreté, source de grande pression démographique sur les ressources de la planète. Il faut investir dans l’éducation et les services sanitaires des pays las plus pauvres. Nous avons les moyens pour le faire, car il suffirait du sixième du budget militaire mondial, soit 160 milliards de dollars par an, pour mettre en œuvre les politiques nécessaires. Cet argent représente à mes yeux le véritable budget de la défense car c’est cela qui va assurer notre sécurité et non des armes ultra- sophistiquées.
Les véritables menaces qui pèsent sur nos sociétés aujourd’hui sont la pauvreté, la démographie et les problèmes environnementaux.
Pour récolter des fonds, il faut faire des choix politiques. Qui peut prendre ce genre de décision ?
Les gouvernements et en particulier le gouvernement américain. Les choses vont changer que ce soit un démocrate ou un républicain qui remporte l’élection présidentielle. Le problème est quand cela va changer et si le changement sera assez rapide. On doit faire vite car on ne connaît pas l’échéance que la nature va nous donner. C’est elle qui décide du temps et nous devons espérer qu’il ne soit pas trop tard.
Comment peut-on se mobiliser ?
Nous avons tous un rôle dans la civilisation future. Nous devons devenir actif politiquement en soutenant les hommes politiques qui s’engagent, en les rencontrant et leur faisant part de nos craintes. Je pense aussi qu’il est bien de choisir une cause et de s’investir pleinement, comme le recyclage ou l’interdiction des cultures sous serre. Il est indispensable de faire un effort pour comprendre ce qui se passe.
Nadia Loddo
Metrofrance.com
François Bourboulon
Metrofrance.com